L’intelligence artificielle peut vous faire gagner du temps. Elle peut aussi atrophier vos compétences et celles de vos élèves. Tout dépend de comment vous l’utilisez. Voici comment en faire un allié sans devenir dépendant.
Il y a un paradoxe au cœur de l’IA générative. Elle nous promet de nous libérer des tâches répétitives pour nous concentrer sur l’essentiel. Mais qu’est-ce qu’on fait vraiment du temps gagné ?
Soyons honnêtes : souvent, on délègue encore plus. Et puis encore un peu plus. Jusqu’à ce que, sans s’en rendre compte, on ne sache plus faire ce qu’on déléguait.
C’est ce que Marion Carré, cofondatrice d’Ask Mona et enseignante, appelle « le paradoxe du tapis roulant » dans son essai récent. L’IA nous fait avancer plus vite, mais tous dans la même direction. Et si on transformait ce tapis roulant en tapis de course — un outil qui nous renforce plutôt qu’un système qui nous porte ?
Le piège de la facilité
Les réseaux sociaux nous avaient déjà habitués à une forme de paresse intellectuelle — leurs algorithmes sont conçus pour que l’on consulte nos notifications en boucle sans effort. Mais avec l’IA générative, c’est différent. Elle nous facilite réellement la tâche en réalisant certaines actions mieux que nous.
Et c’est là que le piège se referme.
Chaque fois que nous déléguons une compétence à une machine, nous en perdons une partie. Les pilotes d’avion le savent bien : l’automatisation des cockpits a créé une « perte de vigilance » qui se traduit par une érosion des compétences de pilotage manuel.
Pour l’éducation, le risque est double :
- Pour vous : perdre progressivement la capacité à concevoir des séquences sans aide
- Pour vos élèves : ne jamais acquérir les compétences que l’IA fait à leur place
Une étude publiée en 2023 dans Humanities and Social Sciences Communications montre que l’IA rend effectivement les gens plus paresseux intellectuellement. La dépendance croissante à la technologie « minimise notre autonomie en remplaçant nos choix par ses choix ».
« Ceux qui apprennent à réfléchir feront de l’IA leur meilleur assistant »
Mais ce discours alarmiste ne doit pas masquer l’autre réalité : bien utilisée, l’IA peut amplifier votre intelligence et celle de vos élèves.
Comme l’écrit un spécialiste de l’apprentissage : « Ceux qui apprennent à réfléchir feront de l’IA leur meilleur assistant. Ils seront capables de poser les bonnes questions, d’exploiter l’outil pour amplifier leur intelligence, d’aller plus loin et plus vite que jamais. Ceux qui n’auront pas fait cet effort deviendront esclaves de l’IA. Ils la suivront aveuglément, incapables de distinguer le vrai du faux. »
La clé est là : l’IA ne tue pas la réflexion — c’est l’absence de réflexion qui tue l’usage de l’IA.
Souvenez-vous de la calculatrice. Avant les années 80, on valorisait la vitesse de calcul mental. Puis la calculatrice s’est généralisée. A-t-on interdit la calculatrice pour préserver nos cerveaux ? Non. On a déplacé l’effort. L’enjeu n’était plus d’aligner des colonnes de chiffres, mais de savoir poser correctement un problème, comprendre quand et comment utiliser l’outil.
Avec l’IA, nous vivons la même révolution. La question n’est plus « que sait l’élève ? » mais « que fait-il du savoir qu’il a entre les mains ? ».
Le réseau Canopé : 20 000 enseignants déjà formés
Face à ces enjeux, l’Éducation nationale ne reste pas les bras croisés. Et l’un des acteurs les plus actifs est le réseau Canopé.
Depuis décembre 2022, dès l’apparition des IA génératives grand public, Canopé a décidé d’accompagner les enseignants pour comprendre ces technologies qui se sont diffusées très rapidement dans les classes. Résultat : plus de 20 000 enseignants et personnels éducatifs ont déjà été formés.
Ce que propose Canopé
Une page ressource complète : reseau-canope.fr/ia-en-classe rassemble podcasts, vidéos, webinaires et formations sur la plateforme CanoTech.
Des formations gratuites et ouvertes accessibles avec n’importe quelle adresse e-mail — pas besoin d’être dans l’Éducation nationale.
Un dossier thématique complet qui couvre :
- Le fonctionnement des différents types d’IA
- Les enjeux éthiques et les biais à identifier
- Des usages pédagogiques concrets avec témoignages d’enseignants
- L’impact sur l’éducation aux médias et à l’information
Des journées nationales de formation : la troisième édition s’est tenue le 25 juin 2025 dans une soixantaine d’Ateliers Canopé, rassemblant près d’un millier de professionnels. Thème : « De l’individuel au collectif : cohérence et usages partagés des IA génératives en éducation ». La prochaine édition est attendue en 2026.
Des parcours Pix+ Édu conçus en collaboration avec la DNE, la Dgesco et Pix : capsules en motion design, interviews d’experts, tables rondes, podcasts.
L’approche Canopé : démystifier sans diaboliser
Marie-Caroline Missir, directrice générale de Canopé, résume la philosophie : « Notre objectif est de décrire leur fonctionnement grâce à tout ce que nous avons accumulé comme expertise sur le numérique éducatif. Nous sensibilisons aux biais qu’elles peuvent générer, à l’importance d’instaurer une mise à distance, mais nous montrons aussi dans quelles mesures ces IA peuvent être des assistants pédagogiques. »
L’idée n’est pas de rejeter l’IA, ni de l’adopter aveuglément. C’est de former des enseignants capables de l’utiliser de manière éthique, consciente et raisonnée — et de transmettre cette compétence à leurs élèves.
Trois principes pour utiliser l’IA sans devenir paresseux
1. Faire travailler l’IA, pas se faire remplacer par elle
Le piège classique : demander à l’IA de rédiger une séquence complète, la copier-coller, et passer à autre chose.
L’approche intelligente : utiliser l’IA comme sparring-partner.
Exemple concret : plutôt que « Rédige-moi une séquence sur la Révolution française », essayez « Je veux travailler la notion de rupture historique avec mes 4e. Propose-moi 5 angles d’attaque différents avec leurs avantages et inconvénients pédagogiques. »
Vous gardez le contrôle. Vous faites des choix. Vous exercez votre jugement professionnel. L’IA élargit vos options, elle ne décide pas à votre place.
2. Évaluer le processus, pas seulement le résultat
Certains enseignants innovants, comme ceux décrits par Marion Carré, demandent désormais à leurs étudiants de rendre leurs conversations avec ChatGPT en plus de leur travail final. Ce qu’ils évaluent, ce n’est pas l’essai — c’est la qualité du dialogue avec l’IA.
« Un peu comme en mathématiques, on analyserait la démonstration plus que le résultat final », explique-t-elle. « On forme les étudiants sur comment se servir de l’intelligence artificielle, comment la nourrir avec ses propres idées, pour l’orienter, pour garder vraiment la main sur le rendu final. »
Ça prend plus de temps à évaluer ? Oui. Mais ça forme des élèves qui savent utiliser l’IA intelligemment, pas des élèves qui savent copier-coller.
3. Identifier ce que vous voulez préserver
L’IA peut faire beaucoup de choses. La vraie question est : qu’est-ce que vous ne voulez pas qu’elle fasse à votre place ?
Pour un enseignant, certaines compétences méritent d’être préservées :
- La capacité à créer une séquence from scratch
- Le jugement sur ce qui convient à tel élève, tel groupe
- L’improvisation face à une situation imprévue
- La relation humaine qui fait que l’apprentissage fonctionne
Pour vos élèves, la liste est différente — et c’est à vous de la définir. Un élève de CP qui délègue l’écriture à l’IA n’apprendra jamais à écrire. Un étudiant en master qui utilise l’IA pour structurer sa pensée peut accélérer son travail sans perdre en compétence.
Le contexte détermine tout.
L’exposition « Intelligence artificielle » de la Cité des sciences
Si vous voulez approfondir ces réflexions avec vos élèves, l’exposition « Intelligence artificielle » à la Cité des sciences (ouverte depuis octobre 2025) est une excellente sortie à programmer ce trimestre.
Son commissaire, Laurent Chicoineau, pose le problème clairement : « Les GAFAM nous font croire que c’est facile. Et l’argument, c’est de jouer sur le plaisir, la paresse, l’oisiveté. C’est un vrai problème parce que cela crée de l’addiction. Plus on l’utilise, plus on a besoin de l’utiliser. »
L’exposition a donc été conçue pour montrer que l’IA, « ce n’est pas ‘fastoche’ ». Elle invite à garder son esprit critique, à comprendre le fonctionnement des algorithmes, et à ne pas prendre les réponses pour argent comptant.
Cédric Villani, médaille Fields et auteur du rapport fondateur sur l’IA en France (2018), y intervient pour rappeler que les algorithmes prolongent la pensée humaine — ils ne la remplacent pas.
Un outil de formation continue, pas un raccourci
L’erreur serait de voir l’IA comme un moyen de travailler moins. En 2026, c’est une vision de court terme qui vous mettra en difficulté.
La bonne approche : voir l’IA comme un moyen de travailler différemment. Et potentiellement, mieux.
Les enseignants qui tireront le meilleur parti de l’IA sont ceux qui :
- Comprennent ses limites : hallucinations, biais, absence de jugement
- Gardent une pratique régulière sans IA : pour ne pas perdre leurs compétences de base
- Forment leurs élèves à l’utiliser intelligemment : plutôt que de l’interdire ou de l’ignorer
- Restent en veille : les outils évoluent vite, les bonnes pratiques aussi
Ce que vous pouvez faire dès maintenant
Se former :
- Explorez les ressources de Canopé sur reseau-canope.fr/ia-en-classe
- Suivez le MOOC AI4T « Intelligence artificielle pour et par les enseignants » sur FUN-MOOC
- Consultez le catalogue de formations CanoTech (accessible toute l’année)
Expérimenter intelligemment :
- Choisissez UNE tâche que vous déléguerez à l’IA cette semaine
- Choisissez UNE tâche que vous refuserez de lui déléguer, quoi qu’il arrive
- Comparez les résultats
Impliquer vos élèves :
- Faites-leur analyser une réponse ChatGPT sur un sujet que vous maîtrisez
- Demandez-leur d’identifier les erreurs, les approximations, les manques
- Montrez-leur que l’IA n’est pas infaillible — et qu’ils doivent rester aux commandes
Le mot de la fin
L’IA ne nous rendra pas paresseux. C’est nous qui décidons de devenir paresseux en l’utilisant mal.
Avec l’IA, nous avons le pouvoir de choisir quelles compétences nous voulons cultiver et quelles tâches nous voulons déléguer. À chacun de choisir. Mais ce choix doit être conscient, réfléchi, assumé.
Comme l’écrit Marion Carré, l’enjeu est de « transformer le tapis roulant en tapis de course : une technologie qui nous renforce, qui stimule notre créativité et notre réflexion, plutôt qu’un outil qui fait tout à notre place et finit par les atrophier. »
2026 est l’année où l’IA devient incontournable à l’école. Faites-en votre allié, pas votre béquille.
Ressources
Réseau Canopé :
- Page IA en classe : reseau-canope.fr/ia-en-classe
- Plateforme CanoTech : formations gratuites en ligne
- Podcast Extra Classe : témoignages d’enseignants
Lectures :
- Marion Carré, Le paradoxe du tapis roulant (Éditions Jean-Claude Lattès, 2025)
- Rapport Villani, Donner un sens à l’intelligence artificielle (2018)
- Manuel ouvert IA pour les enseignants (Prix MERLOT 2025)
Formations :
- MOOC AI4T sur FUN-MOOC
- Parcours Pix+ Édu
- Catalogue CanoTech (formations gratuites en continu)
- Journées nationales IA Canopé (édition 2026 à venir)